An avian carrier's blog – Éducation Atom feed

  1. Écoles d'ingénieurs, recrutement et alternance (2010-12-06)

    Depuis quelques années, les grandes écoles d'ingénieurs françaises doivent composer avec deux réalités antagonistes : l'industrie européenne manque cruellement d'ingénieurs, et les jeunes sont de moins en moins nombreux à faire le choix d'études scientifiques longues. Les écoles doivent opter entre trois possibilités :

    1. Ne pas changer le nombre d'admis et accepter que le niveau moyen baisse. En effet, il serait illusoire de penser que seuls les étudiants les moins bons renoncent aux études scientifiques. Les 100 premiers aujourd'hui sont probablement moins bons que les 100 premiers lorsque les candidats sont deux fois plus nombreux.

    2. Diminuer le nombre d'admis et creuser le déficit en ingénieurs.

    3. Conserver le nombre d'ingénieurs formés et préserver leur niveau en élargissant le recrutement à d'autres étudiants que ceux visés jusqu'alors.

    Un grand nombre d'écoles ont choisi d'opter pour cette dernière tactique, qui consiste à élargir ce qu'elles appellent leur « vivier de recrutement ». En plus des traditionnelles admissions après les classes préparatoires aux grandes écoles (sur concours) ou après des études universitaires (admission sur titre), elles cherchent désormais à attirer les meilleurs étudiants parmi ceux titulaires d'un DUT.

    Cet élargissement des candidats à la formation d'ingénieurs ne paraît pas absurde au premier abord : on peut raisonnablement supposer que les meilleurs étudiants ayant obtenus un DUT seront aussi bons, voire meilleurs, que le milieu du panier provenant des classes préparatoires. Ils n'auront a priori pas plus de difficulté à suivre une formation d'ingénieurs exigeante, leurs lacunes en mathématique et en physique étant remplacées par un savoir-faire qui manque cruellement aux taupins. D'ailleurs, un certain nombre d'écoles commencent les études par un processus revendiqué et assumé de détaupinisation de leurs étudiants.

    En parallèle, les écoles créent des filières de formation en alternance. Longtemps décrié, ce mécanisme d'apprentissage qui allie dans un même temps formation théorique et découverte de la vie professionnelle revient aujourd'hui à la mode. Les entreprises souhaitant accueillir des ingénieurs en formation sont légions tant les avantages sont évidents : l'élève ingénieur est payé en dessous du SMIC tandis qu'il se forme sur des sujets immédiatement utiles à l'entreprise.

    Là où le bât blesse, c'est que les écoles ouvrant des filières en alternance les lient parfois au recrutement des étudiants au niveau DUT. Ces étudiants n'auront pas le choix et devront choisir la formation en apprentissage, tandis que ceux recrutés selon des voies plus classiques devront suivre une formation traditionnelle.

    D'un point de vue scientifique, cette intrication de deux changements profonds dans la manière d'aborder la formation des ingénieurs est une aberration : si on veut être capable d'estimer l'impact d'une diversification du recrutement sur le niveau des ingénieurs fraîchement émoulus, il ne faut faire varier que cet unique paramètre ; si on choisit d'étudier les variations de compétences liées à la formation en alternance, il ne faut pas l'appliquer simultanément et exclusivement à un nouveau vivier.

    Se trouve-t-on pour autant dans une impasse, ou doit-on abandonner une de ces deux pistes ? Absolument pas ! Il suffit de recruter les meilleurs étudiants titulaires d'un DUT et de les intégrer à la population des écoles, et de permettre à tous les étudiants, quels qu'ils soient, de choisir entre une formation en alternance et une formation traditionnelle. Ainsi, en étudiant les quatre catégories d'étudiants, on parviendra à comparer leurs résultats respectifs et à évaluer séparément les apports du recrutement niveau DUT et ceux de la formation en apprentissage.

  2. Richard Stallman à l'ENST (2007-03-28)

    stallman_enst.jpg

    Richard Stallman, père spirituel du mouvement « logiciel libre », auteur des logiciels Emacs et GCC, concepteur de la licence GPL (General Public License) utilisée par de nombreux projets libres dont Linux, sera présent à l’ENST, dans le XIIIè arrondissement de Paris, mardi 3 avril 2007. Il donnera une conférence à 18h, gratuite et ouverte à tous, portant notamment sur la version 3 de la GPL dont le dernier jet a été révélé aujourd’hui.

    Ne ratez pas cette intervention de ce personnage truculent, plein de ressources, toujours prêt à défendre la liberté du logiciel et des hommes. Richard Stallman est un monument vivant qu’on peut difficilement oublier une fois qu’on l’a vu parler.

    Pour les informations pratiques, allez voir la page de la conférence.

    Édit du 4 avril 2007 : l’amphithéatre était plein, merci à Ali Neishabouri pour l’organisation et à Simon Adda-Reyss pour avoir joué du tango alors que l’on attendait Richard Stallman.

  3. L'introduction des logiciels libres à l'ENST : une histoire vécue (2007-03-13)

    Je suis, depuis 1999, enseignant-chercheur en informatique à l’École nationale supérieure des télécommunications (ENST). Auparavant, de 1991 à 1994, j’étais moi-même à la place de ceux qui sont aujourd’hui mes élèves.

    Ce faisant, j’ai suivi et souvent participé à la mise en place des logiciels libres dans l’école. En 1991, en utilisant Perl sur les machines utilisant le système propriétaire SunOS, je me prenais comme un cowboy des temps modernes, un rebelle contre l’autorité. Cette sensation s’est accentuée en 1992 lorsque j’ai installé 386BSD puis Linux sur mon 486 flambant neuf équipé de ses 4 Mo de RAM. Le terme de logiciel libre n’apparaissait dans aucun journal, aucune télévision. Je n’ai réalisé que beaucoup plus tard que ce mouvement n’était pas né le jour où j’en avais entendu parler mais une trentaine d’années plus tôt.

    Il n’en reste pas moins que nous n’étions que deux étudiants sur une promotion de plus de 200 à utiliser consciemment des logiciels libres. Nous n’étions pas des fanatiques, seulement des aventuriers. L’indiscrétion de Google me permet aujourd’hui de me retourner, souvent avec quelque gêne, vers ma folle jeunesse, lorsque je posais des questions portant aussi bien sur des logiciels libres que sur des logiciels propriétaires, le plus souvent dans un anglais plus qu’approximatif.

    Mais revenons à l’école. À l’époque, chaque annonce d’une mise à jour du système d’exploitation provoquait une mini crise d’épilepsie chez les administrateurs système. En effet, il fallait systématiquement s’assurer de la compatibilité de l’ensemble des logiciels utilisés par les enseignants-chercheurs ; en cas de problème, les solutions n’étaient pas nombreuses : soit on réinstallait l’ancien système, soit on se procurait, contre espèces sonnantes et trébuchantes, une nouvelle version du logiciel problématique. Bref, soyons clairs, c’était loin d’être l’extase.

    Avançons maintenant d’une quinzaine d’années pour nous retrouver en 2007. Comment se présente la situation aujourd’hui ?

    Commençons par les systèmes d’exploitation. SunOS est devenu Solaris qui est maintenant libre. GNU/Linux et FreeBSD sont omniprésents. Quelques rares salles de travaux pratiques arborent encore des ordinateurs tournant sous Microsoft Windows. Mais, me direz-vous, pourquoi, en 2007 et dans une école publique, utiliser un système d’exploitation propriétaire alors que des alternatives libres existent ?

    À cause tout simplement… d’autres logiciels propriétaires. Certains éditeurs, pour des raisons qu’ils sont les seuls à connaître, n’offrent toujours pas de version de leurs programmes pour GNU/Linux ou FreeBSD. C’est leur droit le plus strict ; mais lorsque ces logiciels sont indispensables pour l’enseignement, ils provoquent un effet domino qui impose l’utilisation d’une version spécifique d’un système lui-même propriétaire.

    Heureusement, dans le cas de la plupart des enseignements dispensés, une alternative libre existe, souvent de qualité équivalente ou supérieure à ce qui existe en logiciel propriétaire. Dès lors, la vie devient plus simple. L’apparition d’une nouvelle plate-forme matérielle ou d’une nouvelle version du système d’exploitation nécessite, la plupart du temps, une recompilation du logiciel. Si un problème survient, il sera bien souvent déjà résolu par la communauté ; dans le cas contraire, des personnes de chez nous se chargeront de l’atomiser et partageront la correction avec les autres utilisateurs.

    La versatilité des logiciels libres leur permettent, du moins pour ceux utilisés pour l’enseignement et la recherche, d’être installés sur un grand nombre de plates-formes. C’est ainsi qu’un étudiant disposant d’une machine personnelle pourra généralement reproduire chez lui l’environnement de travail qu’il utilise à l’école, que ce soit sous Microsoft Windows, GNU/Linux, MacOS X ou que sais-je encore. Et ce, en tout légalité.

    L’étudiant souhaite partager ces logiciels avec un ami ou un camarade de promotion ? Qu’il le fasse, bien au contraire, les logiciels libres raffolent de la copie sauvage. Il veut installer ces mêmes logiciels sur l’ordinateur de ses parents pour travailler lorsqu’il rentre en week-end (vous remarquerez à l’occasion que les années n’ont en rien entamé ma candeur et ma naïveté) ? Grand bien lui fasse, y compris si ses géniteurs ont choisi un autre environnement informatique.

    Un enseignant-chercheur souhaite reproduire ce que fait un de ses collègues ? Rien de plus simple avec les logiciels libres. Travailler chez lui ? Mais allez y mon bon monsieur, copiez, c’est toujours un plaisir.

    Vous l’aurez compris, depuis que l’on utilise les logiciels libres sans aucune modération, la vie des enseignants-chercheurs, des étudiants et des administrateurs système, qui ressemblait auparavant à un chemin de croix, s’approche maintenant d’un petit sentier parsemé de pétales de roses. Non non, je vous assure, j’exagère à peine.

    Cependant, pour être tout à fait honnête, je dois avouer un peu honteusement que les logiciels propriétaires font mon bonheur une ou deux fois par an : lorsque je vois mentionner, sur une listes de diffusion interne, que la licence d’un logiciel propriétaire a expiré et que l’on attend son renouvellement pour pouvoir l’utiliser à nouveau, je jubile et j’exulte.

    Moi aussi, à une époque, j’étais prisonnier. Puis je me suis libéré.

    (texte écrit pour la lettre de l’École ouverte francophone)

  4. De la sélection en école d'ingénieurs (2005-09-12)

    Les admissions dans une école d’ingénieurs comme l’ENST peuvent se faire selon plusieurs voies différentes :

    • le concours commun Mines-Ponts-Télécom, qui sélectionne les élèves après les Classes Préparatoires aux Grandes Écoles scientifiques (CPGE) ;
    • l’admission sur titres, qui permet à des élèves ayant une maîtrise (lorsque cela existait) de rentrer en deuxième année, et à ceux ayant une licence d’entrer en première année ;
    • le double-diplôme avec l’École Polytechnique ou des écoles ou universités étrangères ;
    • le corps interministériel des télécommunications, pour certains élèves polytechniciens ou normaliens.

    Un élève récemment admis sur titres me demandait pourquoi, en suivant cette voie, on devait nécessairement passer plusieurs entretiens non techniques avant de pouvoir être admis. C’est une question que je ne m’étais pas posée auparavant mais pour laquelle je pense avoir quelques éléments de réponse :

    • Les élèves venant de classe préparatoire ont passé un concours national pour pouvoir intégrer l’École ; de plus, s’ils ont suivi avec succès les classes préparatoires jusqu’à pouvoir être sélectionnés, c’est probablement qu’ils sont suffisamment malléables pour pouvoir être efficacement formés au métier d’ingénieur.
    • Les élèves provenant de l’université ont, pour leur part, deux défis à relever : les universités étant de niveau inégal, il est difficile de les classer, c’est pour cela que leurs notes et leurs mentions, même si elles entrent bien évidemment en ligne de compte, ne suffisent pas à les départager ; de plus, on ne sait rien de leur capacité à emmagasiner de nouvelles informations et de nouveaux concepts en grande quantité, les entretiens non techniques servent donc à évaluer leur motivation pour le métier d’ingénieur et leur connaissance de ce que cela implique.

    Loin de constituer une discrimination à leur encontre, cette série d’entretiens est probablement une chance pour eux. Ceux qui seront admis ont a priori (personne n’est à l’abri d’une erreur de jugement) toutes les capacités requises pour faire, après deux ou trois ans passés à l’École, un excellent ingénieur.

  5. De la formation des enseignants (2005-03-21)

    µ, dans une lettre ouverte destinée à son institution, s’insurge que pendant son année d’IUFM on l’ait encouragée à « tenter de nouvelles méthodes de travail ». Elle termine sa lettre par :

    Les profs doivent choisir des exercices qui font progresser les élèves et non des exercices qui les font progresser eux. Les élèves ne sont pas l’objet des expériences de stagiaires IUFM. On doit, en tant que prof, progresser, apprendre et s’il peut arriver que nous fassions des erreurs, débutants ou non, les profs doivent être profs (et non élèves) et il est pervers, vis à vis des élèves et vis à vis des profs de faire croire qu’il peut en être autrement sans que l’un ou l’autre ne soit considéré comme un objet, déshumanisés.

    Il est difficile, à première lecture, de ne pas être d’accord avec µ ; en effet, il n’est pas acceptable de sacrifier une classe sur l’autel de l’apprentissage de l’enseignant même si cela permet à toutes les classes suivantes de bénéficier de l’expérience ainsi acquise par cet enseignant. D’un point de vue purement statistique, cela aurait du sens, d’un point de vue humain, c’est cruel.

    Toutefois, je ne suis pas convaincu qu’expérimenter de nouvelles techniques d’enseignement conduise nécessairement à un échec collectif, même lorsque ces techniques échouent. En effet, une innovation apportée par petites touches permet de garder un peu de temps pour compléter une méthode qui s’avérerait inefficace. Évidemment, remplacer en une seule fois une technique éprouvée par une nouvelle méthode expérimentale constituerait un pari risqué et dangereux, mais l’apport progressif de nouveauté permet d’en limiter les risques, tout en limitant également son apport bénéfique.

    Je profite de la lettre de µ pour aborder la question de l’enseignement supérieur. Pourquoi les jeunes Maîtres de Conférences, titulaires d’une thèse de doctorat, ne doivent-ils suivre aucun cours de pédagogie ? En quoi sont-ils qualifiés pour enseigner à des étudiants universitaires ou à des élèves ingénieurs ? Est-ce parce qu’on considère que ces élèves, ayant atteint un certain niveau d’études, sont à même de « gérer » un mauvais enseignant, mauvais pédagogue, et peuvent extraire la quintessence du discours quelque soit le « talent » avec lequel il est délivré ?