Cela n’arrive (pas) qu’aux autres

Je lis souvent des choses atroces sur Internet. Des récits d’expériences malheureuses, de vécus tragiques. À chaque fois, je plains les victimes, et me réjouis de ne pas être à leur place.

J’étais notamment tombé par hasard sur plusieurs sites qui racontaient comment, suite à un concert trop bruyant ou à une soirée en boîte de nuit au volume excessif, certaines personnes avaient perdu tout ou partie de leurs capacités auditives. Par chance, je n’avais jamais eu de problèmes de la sorte, malgré mon attirance pour les endroits bruyants. De toute façon, ce genre de choses ne pouvait arriver qu’aux autres, mes oreilles étaient en béton.

J’avais tort. Mercredi dernier, j’ai assisté avec des amis au concert de System Of A Down au POPB. C’était un bon concert, bien que court. Nous étions dans la fosse, juste devant les musiciens et les hauts-parleurs. Le son était fort. Très fort. Beaucoup trop fort en fait. À la sortie, comme après tous les concerts violents, j’entendais le monde à travers une épaisse couche de coton, les sons me parvenaient etouffés, sensation somme toute pas si désagréable et qui passe habituellement en quelques dizaines de minutes.

Malheureusement, cette impression de surdité passagère a persisté durant la soirée qui a suivi le concert. Sont venus s’y ajouter des acouphènes, sifflements permanents produits par le système nerveux pour pallier une déficience auditive. Le lendemain matin, après avoir dormi, aucun changement, je restais sourd et en proie à ces sifflements obsédants.

C’est alors que je me suis souvenu de ces pages lues sur Internet. Elles disaient toutes que dans un tel cas la rapidité de réaction était primordiale, et qu’un déplacement aux urgences était indispensable pour espérer récupérer, sans aucune garantie, une partie des capacités auditives perdues lors du traumatisme. Je me suis donc rendu à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, proche de chez moi, où j’ai été très rapidement admis en consultation ORL pour y subir un audiogramme, après avoir dû toutefois insister pour convaincre l’accueil de la nécessité d’une consultation immédiate.

L’examen a pris dix minutes, à l’issue desquelles mon hospitalisation d’urgence a été décidée. Comme me l’a dit hier matin le chef de service de l’unité où je suis accueilli, « vous avez un profil auditif typique d’un chasseur ou d’un militaire en fin de carrière ». Les deux oreilles sont atteintes et ont subi une très importante perte d’audition dans les aigus. Le premier médecin rencontré était très dubitatif quant à une quelconque possibilité d’amélioration, mais nous avons décidé de tenter le seul traitement dont on pense qu’il peut avoir une certaine efficacité (non prouvée selon lui) s’il est administré à temps.

Ce traitement consiste à recevoir, en perfusion, jour et nuit, des vaso-dilatateurs et des corticoïdes, pendant une durée variant de cinq à dix jours. A priori, je suis bloqué à l’hôpital pour une semaine. Je n’ai pas le droit d’interrompre, même pour un instant, la perfusion de vaso-dilatateurs. Je promène l’appareil partout avec moi, sous la douche, dehors, à la cafétéria. Je suis au régime sans sel à cause des corticoïdes, et je dois limiter le sucre au maximum. Les sushis et la viande des grisons (mes deux pêchés mignons) me sont interdits, ainsi que l’alcool.

Les derniers résultats des tests montrent une amélioration notable de l’oreille droite, qui semble avoir bien récupéré, et une chute de 40dB pour les aigus de l’oreille gauche, qui continue à siffler sans interruption. Je m’estime extrêmement chanceux d’avoir récupéré une audition correcte d’un côté. Je conserve l’espoir d’une récupération partielle pour l’oreille gauche, même si c’est improbable.

Je suis heureux que Marie, Anne et Xavier, présents avec moi dans la fosse lors du concert, n’aient visiblement pas été atteints. Sébastien et Audrey, qui ont assisté au concert depuis les gradins, étaient moins exposés. De nous tous, Marie a été la seule prudente et a utilisé des filtres de cigarette (sans le papier) pour pallier l’absence de bouchons d’oreille. C’est elle qui semble avoir le plus profité de la musique.

Au fait, pourquoi écrire ce billet ? J’ai deux raisons distinctes :

  1. Prévenir les personnes qui attendent des nouvelles de moi, pour des raisons professionnelles ou personnelles, qu’elles devront patienter encore une semaine avant que je ne retrouve une connexion à Internet.
  2. Mettre en garde tous ceux qui assistent à des événements bruyants ; utilisez systématiquement des bouchons d’oreille, vous profiterez tout autant de la musique, et éviterez de détruire vos oreilles définitivement ! Notez que ce concert avait lieu à Bercy, dans une salle très fréquemment utilisée pour ce genre d’événements. Que des professionnels aient pû organiser un concert d’une telle intensité sonore, ne ressemblant en rien à ce que j’avais déjà entendu, me dépasse. C’est d’autant plus surprenant que le concert était extrêmement court, et qu’il n’y a eu aucun rappel. Après coup, je m’en réjouis, je n’ose imaginer les conséquences d’une exposition encore plus longue à un tel niveau sonore.

Quand j’en aurai l’occasion, je rejoindrai la cohorte des gens qui tentent d’informer les autres, jeunes ou moins jeunes, des risques liés à l’exposition à un bruit trop fort. Cela n’empêchera peut-être pas la prise de risques (comme dans mon cas), mais peut-être cela permettra-t-il à d’autres de savoir comment réagir une fois les symptômes présents.


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12 comments to Cela n’arrive (pas) qu’aux autres

  • Je te souhaite le mieux qu’il puisse t’arriver pour tes oreilles.

    J’ai une fois à Bercy demandé à un vendeur/organisateur s’il avait des boules Quiès et j’ai eu droit à un regard mi-méprisant, mi-veau, du genre “mais pourquoi il ne veut pas écouter le concert celui-là ?” Bref c’est pas gagné.

    À l’inverse, en Californie où un passage piéton traversait des travaux sous un pont routier, il y avait des boîtes de boules Quiès disponibles gratuitement pour les passants. Ce n’était pas absolument nécessaire mais le geste était là.

  • Encore une fois, tous mes vœux pour le meilleur rétablissement possible…

  • Jamphi

    ha ben merde alors.

    Et sinon c’est planant les vaso-dilatateurs ?
    (Always look at the bright side of life…)

  • Julien

    Salut, j’ai été au même concert que toi ce fameux mercredi soir, j’étais dans les gradins, sur la gauche et assez loin des enceintes ,et pourtant, et pourtant… j’ai trouvé le son beaucoup mais beaucoup trop fort… J’ai énormément flippé car à partir du lendemain soir (bizarrement sur le coup le soir du concert j’avais rien de spécial à part la sensation d’entendre à travers du coton) j’ai eu des sifflements (assez légers) et des douleurs aux oreilles… Depuis les sifflements se sont arrêtés dieu merci… je pense ne pas avoir perdu d’audition par contre depuis une semaine j’ai une sensation de pression (légère) sur les oreilles et parfois un peu mal. Je crois que mes oreilles étaient déjà fragilisées par un récent concert de Daisybox à la Boule Noire (salle idéale pour se niquer les oreilles soit dit en passant…) Ce dimanche je vois mon père qui est médecin, il me dira quoi faire. Je prends ça comme un “avertissement sans frais” de mon corps, j’ai peut etre frôlé mes limites…
    Ce que je peux dire c’est que j’ai eu vraiment peur et je te souhaite tout ce qu’il y a de mieux et le meilleur rétablissement possible pour tes oreilles… courage et que ton témoignage serve au plus grand nombre…

  • Jamphi: même pas, rien de planant. Mais une ambiance à l’hôpital très sympathique (les visites incessantes y sont aussi pour quelque chose).

    Julien: tous ceux que je connais qui ont assisé à ce concert ont été surpris par le volume sonore. Je me demande si et comment ils le contrôlent.

    Bon, fin des commentaires pour l’instant pour ma part, tenir le portable à bout de bras pour choper le signal WiFi depuis le balcon de la chambre d’hôpital est exténuant :-)

  • Marc Laisney

    Salut Sam

    Ton avertissement jete un froid dans le dos…vu le nombre de concerts de Metal aux quels le groupe de Lyonnais s’est exposé…

    Je te souhaite surtout de la patience et une bonne récupération auditive.

    Bon courage

    Marc

  • Merci Marc. Je suis déjà de retour chez moi, et ça c’est bien agréable, le repos devrait améliorer encore les choses.

  • [...] Placebo – les trois membres “officiels” du groupe, ainsi que deux (je crois) musiciens supplémentaires – sont apparus sur scène vers 21 heures 20 et ont joué pendant environ une heure et quarante minutes. D’un point de vue technique, les choses ne sont pas allées en s’améliorant, au contraire… Le volume sonore – qui semblait avoir encore été augmenté – était proprement insupportable sans les bouchons : les indicateurs de la table de mixage s’écrasaient pratiquement tout le long des morceaux jusqu’en haut de la console. Je me demande bien quel est l’intérêt du groupe ou du propriétaire de la salle dans cette histoire ? Pourquoi pousser le volume aussi haut alors que 1) la musique y perd en qualité et 2) la santé des auditeurs est mise en péril ? C’est au minimum irresponsable, et même plutôt imbécile. Quant à la prestation du groupe, elle m’a parue loin d’être mémorable. Les morceaux, issus de l’ensemble des albums du groupe, étaient enchaînés sans transition, et Brian Molko s’est à peine fendu de quelques paroles à destination du public. Le groupe avait été bien plus complice lorsque j’avais eu l’occasion de le voir à Nancy en octobre 2001. Lundi dernier, la prestation fut purement technique, sans chaleur, et ce sont bien les morceaux qui faisaient vibrer le public plus que le groupe. À sa décharge, Brian Molko venait d’être hospitalisé pour quelques jours, et avait dû renoncer à jouer le concert du 29 septembre à Lille. Ce n’était peut-être pas la grande forme. [...]

  • morgane

    Je suis mal entendante, j’ai beaucoup été en concert.
    Le handicap est horrible, je vis un quotidien sans nom depuis,
    Pour ma part, il s’agissait certainement des inrockuptibles en 2005.

  • Bastat

    Bonjour,

    Je suis journaliste pour une nouvelle émission diffusée chaque jour sur M6 intitulée « 100% mag ».
    Je prépare un reportage sur les personnes souffrant de troubles auditifs (acouphènes, baisse de l’audition etc.).
    Je cherche le témoignage d’un ou plusieurs jeunes (15-30 ans) souffrant d’acouphènes ou de baisse d’audition suite à une utilisation excessive de baladeur musique ou suite à un concert trop intense au niveau du bruit. Je cherche également les témoignages de personnes de tous âges souffrant d’acouphènes. Le but du reportage serait de suivre pendant 2 jours ces personnes afin de mettre en images leurs gênes quotidiennes et les solutions possibles pour atténuer leurs troubles.
    Si vous êtes concerné(e) ou que vous connaissez des personnes concernées par ces problèmes, n’hésitez pas à me contacter ou à leur transmettre mon mail et mes coordonnées afin que je puisse entrer en contact avec vous ou avec elles.
    Je vous remercie d’avance de votre aide.

    A très bientôt j’espère.

    Bien cordialement,

    Elodie Bastat
    Journaliste Ligne de front / M6
    01 46 43 18 04
    eb@lignedefront.com

  • DAMICO

    J ETAIS MUSICIEN ET JE SOUFFRE D ACOUPHENE

  • [...] suis prêt pour mes futurs concerts, et en particulier Musilac, sans prendre de risque3. Mais on marche quand même sur la tête, ce en serait pas plus simple de mettre le volume moins [...]

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